Mad(e) in Chateaubourg

En direct de mes réflexions ! Un regard porté sur le monde, vu de ma petite ville bretonne.

La Tragédie grecque aura-t-elle une fin ?

samedi 25 juin 2011

Par : claude

Dans sa dernière chronique pour Radio Nova, Guillaume Duval revient une fois de plus sur la crise grecque (qui est aussi celle de l’Euro)… Il y aurait beaucoup à dire sur la présentation qu’il en fait, à commencer par l’origine de cette dette bien sûr (dont les Indignés locaux exigent l’examen pour en répudier la part - qu’on pressent énorme - illégitime [1]).

De même, je ne m’attarderais pas sur les sommes en jeu, ni sur le rapprochement - au demeurant fort intéressant - qu’il fait avec la catastrophe de Fukushima. Car là aussi, il y aurait matière à un, voire plusieurs articles.

Mon propos se bornera donc à l’« alternative » qu’il nous présente comme inéluctable : qui va payer, les contribuables grecs ou les contribuables européens [2]. De fait, cette alternative est fausse et biaisée, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, on remarquera que - qu’on le veuille ou non - les grecs sont européens et que, dans les deux cas, ils passeront à la caisse. Dans le même ordre d’idée, ils payent déjà le prix fort et même plus [3], pour sauver les banques européennes, françaises et allemandes au premier chef mais pas seulement, puisqu’espagnoles et italiennes sont mouillées jusqu’aux oreilles elles aussi dans les juteux emprunts grecs.

Au point que, Guillaume Duval le reconnait lui-même

L’austérité d’enfer qu’ils se sont imposée a fait tellement plonger l’activité qu’au final les recettes publiques ont moins augmenté que prévu et que l’objectif convenu de réduction du déficit n’est pas atteint.

.

Heu oui, mais comment dire… Tout cela n’était-il pas prévisible (et prévu d’ailleurs par bon nombre d’observateurs, qu’ils soient ou non économistes) ? Ben si, et c’est bien là le vrai drame : tout cela était, dès le départ, bel et bien prévu, si ce n’est planifié. Au point que la troika prévoyait elle-même une récession jusqu’en 2012 et une augmentation de la dette jusqu’à 110% du PIB (à ce moment-là, elle n’était qu’aux alentours de 80%, si je ne m’abuse). Résultat, un an plus tard (et deux révisions du déficit budgétaire de l’État) : la dette a explosé à plus de 150% du PIB !

Comme on le voit bien, le remède est pire que le mal qu’il était sensé guérir… A ceci près qu’il n’a jamais été question de guérir qui que ce soit, si ce n’est les intérêts des actionnaires qui eux, ont aussi explosé, mais dans l’autre sens : celui d’une augmentation exponentielle de leurs bénéfices ! Tout l’objet de la manoeuvre est donc de continuer à faire gober aux gogos que nous sommes sensés être que les grecs sont d’abominables feignasses qui vivraient à nos dépens.

Or, les statistiques européennes sont formelles et viennent démentir les élucubrations de l’élite néolibérale qui contrôle nos pays. Je ne m’attarderais pas non plus à détailler en quoi les Merkel, Sarkozy et autres Barroso mentent éffrontément [4] pour mieux imposer un carcan de fer aux peuples européens ad nauseam et surtout ad vitae aeternam. Car telle est l’essence de leur politique : toujours plus d’austérité, de misère et de pauvreté pour le plus grand nombre pour le plus grand bénéfice d’une toute petite oligarchie. Aussi, comme le conclut Guillaume Duval,

on s’en tient pour l’instant toujours à la fiction que les Grecs paieront… Avec le risque de plus en plus perceptible que, excédés, ils nous envoient valser. Et l’euro avec…

.

D’où l’urgence d’une « Agence Indépendante » - qui n’aura d’indépendant que le nom puisqu’elle est ouvertement aux ordres des créanciers de la Grèce - chargée d’imposer la politique décidée par la « troika » en dépit de la volonté des grecs et au mépris de la démocratie la plus élémentaire : que ce soit en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie ou en France, les gouvernements imposent leur même potion avec le même mépris des résultats électoraux, des manifestations d’indignation et la même haine des peuples qu’ils continuent pourtant, la main sur le coeur, à prétendre souverains !

Dès lors, on voit bien que cette alternative n’en est pas une et qu’il s’agit simplement de reculer l’inéluctable : le moment où il faudra « inviter » les citoyens européens à s’assoir sur les hypothétiques « gains de croissance » qu’on leur fait miroiter depuis plus de trente ans… La peine de mort a été aborgée dans la plupart des pays civilisés mais, à y bien regarder quelle différence cela peut-il faire pour ceux qui « perdent leur vie à la gagner » [5] sans d’autre horizon qu’une vie toujours plus misérable ? Dans l’Espagne d’antan, cette lente peine de mort portait un nom : le garot [6].

Comme bien d’autres, Guillaume Duval refuse de s’abstraire du paradigme dominant du néolibéralisme, à savoir que le remboursement de la dette est inéluctable, faute de quoi les sacro-saints « marchés financiers » ne seraient pas contents ! Or, l’alternative est bien réelle et existe. Comme il l’affirme, l’annulation d’une partie de la dette grecque mettra les banques en difficulté. Au passage, les banques grecques ne seraient pas forcément les plus touchées puisqu’il y a déjà un petit moment qu’elles n’ont plus de grecs que leurs noms, leurs capitaux et une partie de leur Conseil d’Administration étant détenus… par les banques trans-nationales européennes (et au premier chef les banques françaises et allemandes).

Donc, disais-je, les banques seont mises en difficulté et - Ô misère - ne pourront plus compter sur les États pour les renflouer. Pire, elles feront jouer leurs assurances (les fameux et décriés CDS) !

Et alors ? N’est-ce pas là l’essence du capitalisme ? Elles ont joué, raflé des sommes colossales au grand casino mondial pour finalement tout reperdre, tel le joueur invétéré qui, grisé par sa bonne fortune (passagère), oublie toute prudence et finit dehors transis et en chemise au petit matin ! [7] D’ailleurs, on se demande bien pourquoi il serait si catastrophique qu’une assurance serve : n’est-ce pas là son utilité première ? sinon, on se demande bien pourquoi le pékin moyen devrait souscrire une assurance pour son habitation, sa voiture ou même sa vie [8].

Et, en régime capitaliste, les perdants disparaissent : Et bien soit, qu’ils disparaissent donc des CA [9] tous nos joyeux spéculateurs, et qu’on nationalise les banques et les assurances. Les États ne pourraient alors plus se re-financer sur les marchés financiers ? La belle affaire ! Avant 1973 et la loi Giscard-Barre, la Banque de France finançait les investissements de l’État par le biais d’emprunts auxquelles les banques (qu’elles soient nationalisées ou pas) étaient invitées à souscrire, de même que les investisseurs privés - privés, mais nationaux.
C’est d’ailleurs toujours le cas pour le Japon, par exemple, ce qui permet à ce pays de dépasser les 200% de dette rapportée au PIB, sans que la catastrophe qu’on nous prédit pour l’Europe et l’Euro l’ait pour autant foudroyé. Et, même sa croissance anémique (plus encore que celle de l’UE) depuis les années 90 n’a rien changé à cette vérité fondamentale : la dette du Japon étant détenue par les japonais, toutes les vitupérations des marchés financiers et des prédateurs de tout poils sont impuissantes à imposer leur dictature à la troisième puissance économique mondiale !

Mais, nous répète-t-on en boucle, ce sera la mort du petit client des banques (nous, en l’occurrence). Et d’agiter le spectre de 1929 et des bank-run (ruée sur les banques) où les petits épargnants faisaient la queue pour vider leur compte. Mais, nous ne sommes plus (et les commentateurs se gardent bien de le rappeler) dans la même situation : les États garantissent - et on l’a bien vu en 2008 - les avoirs des petits épargnants : jusqu’à 700 000€ en France, ce qui est loin d’être négligeable et, de toute façon, bien au-delà des capacités d’épargne d’un smicard ! Et qui irait pleurer sur la fortune que perdrait les Mulliez, Bettencourt et autres Lagardère ? Pas moi en tout cas, et certainement pas les salariés de Carrefour qui peinent à se faire payer leur temps de pause et se retrouvent de fait en-dessous du salaire minimum, pourtant garanti par la loi. Ce qui vient d’ailleurs d’être reconnu par la justice… Que Carrefour, qui n’est pas à ça près, va contester en appel avec, n’ayons aucun doute là-dessus, le soutien de Christine Lagarde (qui n’est plus à ça près non plus) !

Les propositions pour faire face à une telle situation ne manquent pourtant pas, pas plus que les solutions permettant de sortir de ce prétendu dilemne qui n’en est pas un, pour peu que l’on accepte de sortir du credo néolibéral : des Économistes Atterrés au Parti de Gauche qui a publié (il y a un an déjà) le document « Gouverner face aux banques », recueil de propositions co-élaborées lors d’un forum public, en passant par ATTAC ou encore la Fondation Copernic, tous proposent peu ou prou la même solution que je viens d’évoquer : nationaliser les banques - en faillite virtuelle depuis 2008 - cesser le jeu de massacre qui consiste à se soumettre aux diktats de la finance, construire une Europe des peuples et surtout, virer tous ces incapables qui nous gouvernent depuis trente ans, qu’ils soient économistes ou prétendument « politiques ».

Car la Politique, avec un grand P, c’est bâtir un avenir souhaitable et souhaité par le peuple et non se réfugier derrière de prétendus contraintes économiques qui ne sont, en fait, qu’une excuse pour ne rien faire (ou plutôt si, faire tout ce qu’il leur est possible pour continuer envers et contre tous la même politique) ce qui est une démission pure et simple du mandat que leur impartissent les citoyens au travers de leur bulletin de vote [10].

Face à ces oligarques repus et imbus d’eux-mêmes au-delà de toute imagination, y a-t-il une autre solution que la Révolution Citoyenne prônée par le Front de Gauche en France, la GUE/NGL au Parlement européen et les Indignés un peu partout en Europe ? Non, décidément, non, il faudra bien qu’ils s’en aillent tous et le plus tôt sera le mieux !

Sauf à vouloir subir le même martyr permanent que les grecs, les irlandais ou les portugais et alors même que l’exemple islandais pourrait - devrait même si nos hommes politiques avait la moindre once de courage - inspirer tous les gouvernements d’Europe (et d’ailleurs). Mais, il est vrai que c’est peuple islandais - au travers de deux référendums - qui a envoyé paître les banques et leurs prétentions, alors que leurs hommes politiques (tout comme les notres) avaient déjà entérimé le diktat signant la saignée du pays et du peuple islandais.

C’est en définitive bien là que réside la véritable alternative : envoyer paître la finance et les banques comme les islandais ou souffrir mille martyrs comme les grecs, les portugais et les irlandais.



 

[1] On notera au passage, que cette répudiation est rien moins que légale du point de vue international et a déjà été mise en oeuvre, non sans mal, cela va de soi, par plusieurs pays africains.

[2] En pratique, il ne la présente pas de cette manière mais, que ce soit à travers l’UE / BCE ou le FMI, c’est bel et bien le contribuable européen qui est sollicité puisque tous ces organismes - Ô combien démocratiques - empruntent sur les marchés financiers (les banques, pour faire court) l’argent qu’ils prêtent ensuite à la Grèce. Avec cette petite nuance que s’agissant du FMI, sa principale source de revenus est la « contribution » des États membres. Ceci étant très théorique du reste, puisque les États-Unis ne paient plus leur contribution depuis les années 80, sans que cela soulève plus d’émotion que cela dans les milieux financiers, autrement sourcilleux lorsqu’il s’agit d’autres pays… !

[3] Est-il besoin de rappeler que le chantage actuel de la « troika » - Commission Européenne, BCE,FMI - vise à faire avaliser un cinquième plan d’austérité, non par le gouvernement puisque celui-ci y est déjà tout acquis, mais par le peuple lui-même… avant tout déblocage de la cinquième tranche du crédit de 110 milliards, y ajoutant, pour faire bonne mesure - et surtout se prémunir de toute tentative de reprise en main démocratique par le peuple lui-même de ses affaires - l’exigence d’une « Agence indépendante » chargée du dépeçage de la privatisation des quelques Services et Publics (et entreprises où l’État a conservé quelques participations) ayant survécu aux quatre plans précédents ! 5 tranches d’aides, 5 plans d’austérité… et c’est loin d’être fini.

[4] Une petite recherche dans n’importe quel moteur de recherche ou sur des sites tels qu’Alternatives économique, Politis et autres CATDM , pour ne citer qu’eux suffira à corroborer mon propos.

[5] Pour parodier le slogan des ex-soixante-huitards dont une bonne partie s’est ralliée, pour son plus grand profit (dans tous les sens du terme), au système capitaliste qu’ils dénonçaient alors, bruyamment.

[6] Le condamné était lié à un poteau par un garot en cuir mouillé autour du cou et on le laissait ensuite au soleil jusqu’à ce que mort s’ensuive : une mort très lente le cuir s’assêchant peu à peu.

[7] Frédéric Lordon a consacré un ouvrage entier sur ce sujet, Jusqu’à quand ? aux Editons Raisons d’Agir, lecture fort éclairante en vérité sur la finance mondialisée. Un ouvrage qui, sans tomber dans la vulgarisation - souvent sommaire, chez ses confrères - n’en est pas moins très abordable, surtout si l’on tient compte de l’aridité du sujet qu’il étudie, avec la verve et l’humour qu’on lui connait… Et pour ceux qui ne la connaîtrait pas, son blog est un lieu hautement fréquentable dont le nom (« La pompe à Phynance ») est déjà tout un programme :)

[8] Dans la vraie vie, on voit bien pourtant les mêmes réticences des assureurs - qui sont aussi pour la plupart des banquiers - pour régler les sinistres qu’ils doivent pourtant couvrir, de par la vertu de leurs sacro-saints contrats !

[9] Conseils d’Administration

[10] Qui se souvient par exemple de Fillon qui prétextait la quasi-faillite de l’État en répétant à tout bout de champ « Les caisses sont vides » avant de trouver - on se demande encore par quel miracle - quelques six milliards pour renflouer des banques qui, la veille encore, juraient qu’elles n’étaient pas concernées par la crise de leurs consoeurs américaines ?

Partagez cet article


Commentaires

Réagir à cet article